Échanges commerciaux Russie – Afrique : Et si nous interrogions les chiffres ?
Vingt-sept milliards de dollars. Le chiffre est impressionnant et largement brandi comme preuve du dynamisme des relations économiques entre la Russie et l’Afrique. Mais derrière cette statistique flatteuse, une question fondamentale mérite d’être posée : que gagne réellement l’Afrique dans ce partenariat ? La question se pose, car entre vendre, acheter et investir, il existe une différence que les discours diplomatiques ne devraient pas nous faire oublier.
Les 27 milliards de dollars d’échanges commerciaux annoncés pour 2025 par le Kremlin sont une réalité. Mais ce montant, pris isolément, ne démontre pas que l’Afrique bénéficie d’une véritable dynamique d’investissement russe. Il renseigne sur le volume des transactions commerciales, pas sur les capacités économiques créées sur le continent. Il faut donc faire une distinction entre le commerce et l’investissement.
Le commerce consiste à vendre et à acheter des marchandises. L’investissement, lui, suppose un engagement de capitaux dans la durée pour construire des usines, des centrales électriques, des infrastructures, des unités de transformation ou des entreprises capables de créer des emplois et de la valeur ajoutée. Or, derrière les 27 milliards de dollars annoncés, la structure des échanges révèle un déséquilibre considérable.
Environ 24 milliards correspondent aux exportations russes vers l’Afrique, contre seulement 3,5 milliards d’exportations africaines vers la Russie. Autrement dit, Moscou vend près de sept fois plus au continent qu’elle ne lui achète. Ce déséquilibre ne signifie pas automatiquement que les échanges sont défavorables à l’Afrique, mais il invite à s’interroger sur leur nature et sur les retombées économiques qu’ils génèrent réellement.
Depuis 2019, la Russie et l’Afrique ont multiplié les rencontres de haut niveau, avec l’ambition affichée de construire un partenariat stratégique. À Sotchi, en 2019, Vladimir Poutine promettait de doubler les échanges commerciaux pour atteindre 40 milliards de dollars en quatre ou cinq ans. Six ans plus tard, le volume annoncé pour 2025 reste inférieur à cet objectif.
À Saint-Pétersbourg, en 2023, le deuxième sommet a notamment été marqué par l’annonce de livraisons gratuites de céréales à six pays africains, dont le Mali et le Burkina Faso. Moscou a également rappelé l’effacement de 23 milliards de dollars de dettes africaines, essentiellement héritées de l’époque soviétique.
Le troisième sommet, organisé à Moscou les 28 et 29 octobre derniers, a débouché sur plusieurs déclarations et un plan d’action pour 2027-2029. Un nouvel objectif a été annoncé, et qui vise à porter les échanges commerciaux à 50 milliards de dollars, sans une échéance clairement fixée. Une interrogation se pose cependant. En effet, où sont les engagements financiers précis destinés à soutenir l’industrialisation du continent ?
Des objectifs commerciaux, des déclarations politiques et des mémorandums de coopération sont utiles, mais ils ne remplacent pas des financements identifiés, des projets structurants et des calendriers d’exécution. En la matière, l’exemple chinois et européen est révélateur. En septembre 2024, lors du sommet sino-africain, Xi Jinping a annoncé une enveloppe de 360 milliards de yuans, soit environ 50,7 milliards de dollars sur trois ans, comprenant des lignes de crédit, des aides et des investissements d’entreprises chinoises.
En 2022, l’Union Européenne avait annoncé un paquet de 150 milliards d’euros pour l’Afrique dans le cadre de Global Gateway. Certes, une annonce financière ne garantit pas son exécution intégrale, mais elle permet au moins d’identifier une ambition chiffrée et des instruments de financement. C’est précisément ce qui manque dans les annonces commerciales russes.
Cette préoccupation a d’ailleurs été exprimée au sommet de Moscou par le président burundais Évariste Ndayishimiye, coprésident de la rencontre au nom de l’Union Africaine. Il a en effet appelé à faire du forum autre chose qu’un simple cadre de déclarations d’intention, en privilégiant les investissements directs et la création d’emplois. Des projets existent, mais leur portée reste limitée.
Rusal exploite la bauxite en Guinée, Nordgold intervient dans le secteur aurifère au Burkina Faso et Rosatom participe à la construction de la centrale nucléaire d’El Dabaa, en Égypte. Ces projets témoignent d’une présence réelle, notamment dans les mines et l’énergie. Mais ils posent une question essentielle : quelle valeur ajoutée reste effectivement sur le continent ?
L’exploitation des ressources naturelles ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas de transformation locale, de transfert de compétences et de création d’emplois durables. Cette situation devrait susciter une réflexion sur les possibilités de développer des unités de transformation en Afrique, plutôt que de se limiter à des échanges de marchandises.
Le problème n’est pas que la Russie vende ses produits en Afrique, le développement du commerce international étant une opportunité. Le problème apparaît plutôt lorsque la progression des échanges est présentée comme la preuve suffisante d’un partenariat équilibré, sans que soient clairement établis les investissements productifs, les transferts technologiques et les emplois créés.
L’Afrique doit donc évaluer ses partenariats à partir de critères concrets. Cette exigence doit s’appliquer à tous les partenaires, qu’ils soient russes, chinois, européens, américains ou autres. En définitive, les 27 milliards de dollars ne sont pas un si mauvais chiffre, mais ils sont insuffisants pour tout un continent.
L’Afrique a besoin de partenaires qui contribuent à bâtir des économies productives, industrialisées et créatrices d’emplois. Investir en Afrique, c’est contribuer à son développement. Et entre les deux se trouve toute la différence que nos chiffres doivent nous aider à comprendre.
MAIMOUNA DOUMBIA
