PARTENARIAT NIGER-ALGÉRIE-LIBYE : LES NOUVELLES LIGNES DE FORCE QUI BOUSCULENT LA GÉOPOLITIQUE DU SAHEL

 PARTENARIAT NIGER-ALGÉRIE-LIBYE : LES NOUVELLES LIGNES DE FORCE QUI BOUSCULENT LA GÉOPOLITIQUE DU SAHEL

Le Niger accélère sa recomposition géopolitique. Après le rapprochement militaire engagé avec l’Algérie, Niamey vient d’ouvrir un nouveau chapitre de sa diplomatie septentrionale en direction de la Libye. Le 1er novembre 2026, le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, a été reçu à Benghazi par Oussama Hammad, chef du gouvernement installé dans l’Est libyen, et le Général Saddam Haftar, vice-commandant des forces armées libyennes. Une visite qui s’est soldée par la signature d’un protocole d’accord de coopération stratégique entre les deux parties. Une évolution qui pourrait redessiner les marges de manœuvre de l’Alliance des États du Sahel.

En moins de deux semaines donc, les autorités nigériennes ont franchi deux étapes importantes dans leur offensive diplomatique vers le nord. Derrière ces accords militaires, énergétiques et stratégiques se dessine une ambition plus vaste, celle de faire du Sahara un espace de coopération et de projection géopolitique. Cette initiative intervient dans le prolongement des discussions militaires conduites à Alger le 21 octobre par le ministre nigérien de la Défense, le Général Salifou Mody, avec les responsables de l’armée algérienne.

Le 25 octobre, le Parlement algérien a approuvé le principe d’un déploiement de forces en territoire nigérien, notamment dans la région de Madama, près de la frontière libyenne. Une décision qui marque un tournant dans la coopération sécuritaire entre les deux pays, même si les modalités et le calendrier effectif du déploiement restent à préciser. La réception, le 1er novembre à Agadez, de 53 camions-citernes algériens transportant des produits pétroliers vient donner une traduction économique immédiate à ce rapprochement.

La première dimension de cette offensive diplomatique est sécuritaire. Depuis plusieurs années, le nord du Niger, le sud de la Libye et les espaces désertiques reliant l’Algérie au Sahel constituent des zones particulièrement sensibles. Trafics d’armes, contrebande, circulation de groupes armés, réseaux criminels et mouvements migratoires y entretiennent une instabilité difficile à contenir par les seuls moyens nationaux. Dans ce contexte, le rapprochement avec Benghazi présente un intérêt particulier.

Les autorités de l’Est libyen disposent d’une influence militaire importante dans le sud du pays, notamment dans le Fezzan, espace stratégique pour le contrôle des routes transfrontalières. En établissant une concertation avec Saddam Haftar, Niamey cherche donc à renforcer la surveillance de son flanc septentrional et à réduire les possibilités de circulation des réseaux armés et criminels. L’Algérie, de son côté, apporte une dimension supplémentaire à cette architecture par son expérience militaire dans les espaces désertiques et ses capacités de renseignement.

Mais au-delà de ces initiatives bilatérales, une question mérite d’être posée : sommes-nous devant la naissance progressive d’un nouvel axe stratégique reliant le Sahel au Maghreb, et quelles pourraient en être les conséquences pour le Mali et le Burkina Faso, les deux autres membres de l’AES ? Pour l’AES, cette évolution pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, le Mali et le Burkina Faso étant confrontés à des menaces qui ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.

Les circuits d’approvisionnement des groupes armés, les trafics et les mouvements de combattants s’inscrivent en effet dans une géographie régionale beaucoup plus vaste que celle de chacun des trois États. Une meilleure coordination entre le Niger, l’Algérie et les acteurs libyens pourrait ainsi contribuer à réduire les espaces de circulation et de repli des organisations armées opérant dans le Sahel central. À condition, toutefois, que les mécanismes de coopération soient pensés à l’échelle régionale et que le renseignement puisse véritablement circuler entre les pays concernés.

Jusqu’ici, la stratégie de l’AES s’est principalement construite autour de la mutualisation des moyens de défense, de la coordination militaire et de la recherche de partenaires extérieurs. Le rapprochement du Niger avec Alger et Benghazi introduit donc une nouvelle dimension, notamment l’élargissement de l’espace stratégique de l’Alliance au-delà de ses frontières méridionales et occidentales. C’est là que réside l’un des enjeux majeurs de la démarche nigérienne. En effet, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ne peuvent durablement envisager leur sécurité sans prendre en compte les dynamiques qui se développent dans les espaces voisins.

Le nord du Niger constitue notamment une porte d’accès vers le Maghreb et la Méditerranée.

Toute évolution dans cette zone peut avoir des répercussions sur les équilibres sécuritaires de l’ensemble du Sahel

. Un partenariat mieux structuré entre Niamey et ses interlocuteurs maghrébins pourrait donc offrir à l’AES des possibilités supplémentaires en matière de renseignement, de surveillance des frontières, de lutte contre les trafics et de sécurisation des corridors stratégiques. Il pourrait également renforcer le poids diplomatique de l’Alliance.

En diversifiant les interlocuteurs et les partenariats, les États membres montrent qu’ils entendent construire leur propre environnement de coopération, sans limiter leurs relations internationales à un seul espace géographique ou à un seul partenaire. Il faudra cependant éviter une confusion fondamentale : les accords signés par le Niger ne constituent pas automatiquement des engagements au nom de l’AES. Pour devenir un véritable acquis collectif, cette ouverture devra être accompagnée d’une concertation entre les trois capitales.

La dimension économique est tout aussi déterminante. Le convoi de 53 camions-citernes algériens réceptionné à Agadez, avec environ 1,65 million de litres de produits pétroliers, illustre la portée concrète de cette coopération. Le Niger, malgré son statut de producteur de pétrole brut, demeure confronté à des difficultés d’approvisionnement en produits raffinés. L’appui algérien répond donc à une urgence nationale, tout en consolidant une relation appelée à s’étendre aux investissements énergétiques, notamment dans le bassin de Kafra et autour du projet de gazoduc transsaharien reliant le Nigeria à l’Algérie via le Niger.

Pour les autres pays membres de l’AES, cette évolution présente également un intérêt stratégique. Le Mali et le Burkina Faso, pays enclavés et fortement dépendants des corridors extérieurs, ont besoin de diversifier leurs voies d’approvisionnement. Le développement d’axes commerciaux passant par le Niger, l’Algérie et, à terme, les débouchés méditerranéens pourraient contribuer à réduire certaines vulnérabilités logistiques. La perspective d’un corridor sahélo-méditerranéen plus sécurisé mérite ainsi une attention particulière.

Elle suppose cependant des investissements importants dans les infrastructures routières, les installations de stockage, les postes frontaliers et les dispositifs de sécurité. L’enjeu n’est donc pas simplement de trouver de nouvelles routes commerciales, mais de construire les conditions politiques, économiques et sécuritaires permettant de les exploiter durablement. Une difficulté majeure cependant, notamment les relations complexes entre l’Algérie et les autorités de l’Est libyen.

En effet, Alger soutient le processus politique conduit sous l’égide des Nations Unies et reconnaît les institutions établies à Tripoli, tandis que Benghazi constitue le centre de pouvoir du camp de Khalifa Haftar. Les rapports entre ces deux pôles libyens restent marqués par des divergences profondes. En développant simultanément ses relations avec les deux interlocuteurs, Niamey adopte une diplomatie pragmatique, mais particulièrement délicate. Il lui faudra donc éviter que son rapprochement avec Benghazi ne compromette la confiance retrouvée avec Alger.

Pour l’AES, cette situation constitue également un avertissement. La diversification des partenariats est une nécessité, mais elle doit s’accompagner d’une vision diplomatique cohérente, la multiplication des alliances bilatérales ne pouvant remplacer une stratégie régionale concertée. Le rapprochement entre Niamey, Alger et Benghazi pourrait constituer un tournant dans la recomposition géopolitique du Sahel, s’il traduit une volonté de ne plus considérer la sécurité des États sahéliens comme une question limitée à leurs frontières, mais comme un enjeu qui englobe désormais les espaces saharo-maghrébins.

Une concertation à trois permettrait d’examiner les possibilités d’élargissement de cette coopération, notamment dans le renseignement, la sécurisation des frontières, les échanges énergétiques et la construction de corridors commerciaux alternatifs. L’AES pourrait ainsi passer progressivement d’une alliance essentiellement défensive à un espace de coopération stratégique capable de dialoguer avec les puissances et les acteurs régionaux qui déterminent les équilibres du Sahara.

Cette ambition ne pourra cependant se concrétiser sans une véritable institutionnalisation des mécanismes communs, une harmonisation des stratégies nationales et une attention particulière à la souveraineté de chaque État. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir ce que le Niger va gagner dans ses rapprochements avec Alger et Benghazi, mais plutôt ce que les trois pays de l’AES sauront construire ensemble à partir de cette nouvelle ouverture géopolitique.

MAIMOUNA DOUMBIA

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