PRINCIPE DE BON VOISINAGE : LES DIRIGEANTS DE L’AES FONT-ILS COURIR DES RISQUES À LEURS RESSORTISSANTS VIVANT EN CÔTE D’IVOIRE ?

 PRINCIPE DE BON VOISINAGE : LES DIRIGEANTS DE L’AES FONT-ILS COURIR DES RISQUES À LEURS RESSORTISSANTS VIVANT EN CÔTE D’IVOIRE ?

Les récentes accusations du général Abdourahamane Tiani à l’encontre de la France, du Bénin et surtout de la Côte d’Ivoire ont ravivé des tensions diplomatiques dans un espace ouest-africain déjà fragilisé par les crises sécuritaires et institutionnelles.

Si ces prises de position s’inscrivent dans une logique de souveraineté revendiquée par les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), elles posent néanmoins une interrogation majeure : quelles peuvent être les répercussions de ces tensions sur les millions de ressortissants de l’AES vivant en Côte d’Ivoire ? Accuser un État voisin d’ingérence ou de déstabilisation constitue un acte politique grave, surtout lorsqu’il s’agit d’un pays comme la Côte d’Ivoire, pilier économique de la sous-région et terre d’accueil historique de millions de Maliens, de Burkinabè et de Nigériens. Les liens entre la Côte d’Ivoire et les pays du Sahel dépassent largement le cadre institutionnel : ils sont familiaux, sociaux, économiques et parfois générationnels. Toute crispation politique entre États a donc vocation à produire des effets directs ou indirects sur ces communautés. Le principe de bon voisinage, fondement des relations inter-africaines, exige retenue, dialogue et responsabilité.

Or, la radicalisation du discours politique, même lorsqu’elle se veut défensive, peut créer un climat de méfiance préjudiciable aux populations civiles.

Sans que l’on puisse imputer à l’État ivoirien une quelconque politique hostile à l’égard des ressortissants de l’AES, il n’en demeure pas moins que la multiplication d’accusations publiques peut nourrir des perceptions négatives, des amalgames ou des crispations sociales, dans un contexte régional déjà tendu. Au-delà de la sphère diplomatique, ces tensions comportent des risques sécuritaires et économiques concrets. Sur le plan sécuritaire, un discours conflictuel persistant peut favoriser des amalgames dangereux, où des populations civiles innocentes sont perçues, à tort, comme des prolongements de stratégies étatiques ou des facteurs de risque. Cela peut se traduire par une vigilance accrue, des contrôles renforcés ou des suspicions injustifiées, avec le danger d’incidents isolés ou de tensions locales. Sur le plan économique, toute détérioration du climat politique est susceptible d’affecter les activités commerciales, l’accès à l’emploi, l’entrepreneuriat et les transferts financiers des millions de ressortissants de l’AES, qui contribuent pourtant de manière significative à l’économie ivoirienne.

À terme, une rupture de confiance entre États pourrait également fragiliser les corridors commerciaux, renchérir les coûts logistiques et pénaliser à la fois les économies de l’AES et celle de la Côte d’Ivoire. Les dirigeants de l’AES ont le droit légitime de défendre la souveraineté de leurs États et de dénoncer ce qu’ils estiment être des menaces extérieures. Cependant, ce droit s’accompagne d’une responsabilité essentielle : celle de protéger leurs citoyens vivant hors de leurs frontières. Les ressortissants de l’AES en Côte d’Ivoire sont avant tout des travailleurs, des commerçants, des étudiants et des familles, qui ne doivent en aucun cas devenir les victimes collatérales de stratégies ou de discours politiques. La fermeté ne saurait justifier une escalade verbale incontrôlée ni une rupture durable avec des voisins immédiats. L’expérience régionale montre que les tensions diplomatiques prolongées pénalisent toujours les populations avant d’affecter les dirigeants. La Côte d’Ivoire demeure un partenaire économique majeur pour les pays de l’AES, un corridor vital pour leurs échanges commerciaux et un espace de stabilité pour des millions de citoyens sahéliens. La véritable question n’est donc pas uniquement celle du bien-fondé des accusations, mais celle de leur opportunité, de leur formulation et de leurs effets collatéraux.

Une diplomatie responsable doit intégrer la dimension humaine et privilégier le dialogue, même dans la divergence.

Dans une région où les peuples sont plus liés que les régimes, la préservation du vivre-ensemble doit rester une priorité absolue. Défendre la souveraineté nationale est un droit inaliénable. Mais cette défense ne doit jamais se faire au détriment des ressortissants vivant à l’étranger, en particulier en Côte d’Ivoire. Le principe de bon voisinage n’est ni un renoncement ni une faiblesse: il constitue une nécessité stratégique, économique et humaine.

La stabilité régionale commence par la protection des peuples, même lorsque les États s’opposent. ■

MAÏMOUNA DOUMBIA

LE SOIR DE BAMAKO

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